Revue de l’intervention de Me Dominique Jourdain sur le dossier « Arche de Zoé » à N’Djamena au Tchad le 1er octobre 2010 dernier.
Près de trois années après ce fait divers retentissant connu sous le nom de « l'Affaire de l'Arche de Zoé » le recul permet de s'interroger: a-t-on tiré tous les enseignements? Quel sens et quelle portée concernant l’événement qui a donné lieu à des jugements devenus désormais définitifs et qui ont reconnu le caractère criminel des faits.
Un Français peut-il être habilité à mener un débat sur ce thème?
En tant qu'avocat chargé avant tout, d'affaires familiales, et parce que mes travaux m'avaient conduit à une réflexion approfondie sur la place de l'enfant au sein du conflit judiciaire, mon attention a été appelée dès que la presse s'est fait l’écho de l'événement en France. Un groupe d'humanitaires Français qui s'apprêtaient à secourir des enfants victimes de la guerre venait d'être arrêtés au Tchad et étaient emprisonnés.
Les «humanitaires» en cause avaient en effet embarqué avec eux des journalistes et choisissaient la stratégie médiatique à outrance pour mobiliser en leur faveur l'opinion internationale.
C'était ma marque d'un ego assez conséquent, de l'arrogance dans la conviction qu'ils servaient une cause juste, et c'était aussi prendre de gros risques. L'arrogance était illustrée par des déclarations du genre «on agit d'abord, on réfléchit après». C'est exactement ce que disent les psychopathes. Le risque était au niveau de la solidarité du groupe choisie comme stratégie de défense: il n'y avait pas de hiérarchie et tous les six formaient un seul bloc.
Les juges Tchadiens ont répondu sans ambiguïté: une peine unique pour tous de huit années de travaux forcés.
S'il y a eu « affaire » c'est grâce à la volonté et la pugnacité des autorités du pays. Il fallait aux services de police oser mettre obstacle à une opération qui avait toutes les apparences de la légitimité: des vrais pompiers habillés en pompiers, un vrai médecin et des vraies infirmières. Et des slogans tout à fait vendables: on est là pour sauver des enfants.
Le grain de sable est venu du fait des travailleurs sociaux Tchadiens qui ont réalisé qu'ils étaient trompés: on leur avait assuré que les enfants qu'ils devaient récupérer dans la région seraient scolarisés localement; et il s'avérait qu'ils étaient tout bonnement destinés «à l'exportation». C'en était trop et l'alerte fut donnée. Et l'écho rencontré auprès des autorités.
L'opération qui vraisemblablement avait eu la bénédiction des pouvoirs publics français faisait long feu.
J’ai pressenti dès le début qu'il faudrait contrebalancer l'impact médiatique positif souhaité par les pseudo-humanitaires qui avaient fait choix d'avocats réputés pour leurs connections avec la presse de l'hexagone.
J'ai fait part de mon analyse à des amis militants africains des droits de l'homme. Et les blogs ici et là ont commencé à dénoncer le «colonialisme compassionnel» selon l'expression d'un député écologiste. Le soutien aux activistes mercenaires n'a pas duré.
La lecture de l’événement selon moi est à deux niveaux.
Nous savons que les enfants enlevés n'étaient pas des victimes de conflits, n'étaient pas orphelins ni Soudanais. Mais quoi qu'il en soit, quelle allait être la conséquence pour chacun d'eux de ce rapt réalisé dans des circonstances hallucinantes et traumatiques (mise en scène médicale)?
Il faut faire appel aux données de la psychologie. L'individu ne peut se structurer affectivement et avec harmonie qu'au sein du groupe familial ou socio familial. Sauf si ses parents ou gardiens sont gravement défaillants. Et dans cette hypothèse ce sont les services locaux de protection de l'enfance qui vont pourvoir à son éducation.
En effet le sujet, l'individu n'est pas seulement héritier de caractéristiques physiques ou physiologiques venues de ses parents, mais aussi et surtout de l'histoire familiale et c'est cette histoire qui constitue son identité. Cette histoire est inscrite au plus profond de sa mémoire et il ne peut se construire en la reniant même volontairement.
Et je suis persuadé que l'adoption, que l'islam à juste titre a proscrit, est une infamie surtout lorsqu'elle concerne un enfant qui est arraché à sa culture pour être déporté sur d'autres continents; tôt ou tard il ressentira une culpabilité d'avoir renié les siens.
C'est la première dimension.
L'autre grille de lecture est évidemment plus sociologique et politique. Quel est le sens d'une action qualifiée d'humanitaire qui prend place sans avoir l'appui et la reconnaissance de l'Etat concerné?
Rendre public mondialement le transfert d'enfants de l'Afrique vers l'Europe dans le but officiel de les sauver signifie simplement que des régions d'Afrique ne sont pas dignes d'élever leurs enfants. Que le bonheur, que le salut, est en occident. Et que si les dirigeants des états africains sont défaillants dans leur mission essentielle, il est normal qu'au nom du respect des droits de l'homme, la France vienne y mettre bon ordre. Ces états peuvent être maintenus sous tutelle!
Et ce d'autant que ces états disposent de ressources dont l'Europe a besoin.
C'est toute la question de la mystification des Droits de l'Homme. Dont les occidentaux font une doxa et une religion séculière.
Le principe de souveraineté et d'intégrité territoriale a été transgressé.
Le principe de droit d'ingérence a été démonétisé.
A Paris se trouve une communauté Malienne importante et dont le sort est souvent dénoncé (habitats insalubres, meublés qui sont l'objet d'incendies aux conséquences fatales).
Imaginons un instant que le Mali envoie des ONG pour venir secourir ses ressortissants?
Les criminels de l'Arche de Zoé n'ont pas séjourné longtemps en prison et ont repris leurs activités. Ils ne sont pas quittés pour autant et seront jugés pour escroquerie.
Les familles Tchadiennes n'ont pas reçu les indemnités que les juges d'Abéché leur avaient accordées.
Mais si le dossier n'est pas archivé, l'affaire n'est pas close.

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